Cadavre exquis
Une enquête artistique
En cours d'écriture - 2024 - Présent
Une enquête artistique
En cours d'écriture - 2024 - Présent
À 50 ans, j'ignore tout de ma mère.
Elle s'appelait To Ha, Fleuve rouge.
Elle est morte à Paris le 7 avril 1975, d'un cancer du foie foudroyant.
J'avais deux mois et demi.
Autour d'elle, depuis cinquante ans, le silence.
Ma mère était peintre, poétesse, musicienne. Elle parlait et écrivait un français parfait, appris au Couvent des oiseaux de Dalat. Elle a peint un tableau représentant deux chevaux. Des quinze enfants, elle est la seule qui est partie. Il n'y a que deux chevaux. C'est une prémonition. Ce tableau a disparu.
Je ne connais pas l'odeur de ma mère. Je n'ai jamais entendu sa voix. Je n'ai jamais vu danser ses mains sur la cithare.
Cadavre exquis est l'appel de ma mère à la libérer du silence.
C'est une enquête artistique où j'assemble les pièces d'un patchwork au fur et à mesure de mes découvertes — albums photographiques récupérés auprès de mon père, bribes de récit arrachées aux rares personnes qui l'ont connue, texte retrouvé de sa main dans un album de naissance, photos d'une jeune femme belle et souriante dont je ne sais presque rien.
Chaque pièce de ce puzzle prend la forme d'une installation — expérience narrative et immersive mêlant peinture, broderie, verre, poésie, musique, danse, parfum, film. Chaque installation dialogue avec les autres. Ensemble elles reconstituent ce que le silence a enfermé.
Ce projet, je le construis seule et avec d'autres — artistes, artisans, compositeurs, danseurs, musiciens, parfumeurs, cinéastes. Parce que ma mère aussi créait avec et pour les autres. Parce que redonner vie à quelqu'un, ça ne se fait pas seul.
Ma mère était artiste. Après ces années de silence, elle m'appelle. Elle me tend la main. Elle m'attend.
De l'invisible vers le visible, de l'odeur vers le corps, du corps vers la danse, de la danse vers le recueillement. Une dramaturgie naturelle qui dessine peu à peu la scénographie d'une exposition.
I - L'odeur de sa mère
"On n'oublie jamais l'odeur de sa mère."
Je n'ai jamais connu la sienne. Éléonore de Staël, artiste parfumeure, crée au fil des récits une série de fragrances reconstituées, des odeurs inventées à partir de mots, de photos, de silences. Mère lactée, déjà un premier parfum.
Des parfums. Des poèmes.
II - L'ao dai du mariage
Rouge comme la joie.
Rouge comme il se doit.
Rouge comme son prénom,
To Ha, Fleuve rouge.
Reconstitution de la robe de mariage dans une soie précieuse. Brodée au fil d'or du crabe du cancer.
Sculpture textile · Broderie
III - Danser sur ta tombe : Reconstitution de la pierre tombale en hologramme. Je danse joyeusement sur la tombe, vêtue de l'ao dai du mariage recréé.
Parfum d'Éléonore de Staël. Bande sonore : extraits de poèmes, mots chuchotés, énoncés, criés.
Performance · Danse · Hologramme · Son · Parfum
IV - L'autel des ancêtres : Dans ma famille, nous n'avons jamais eu d'autel des ancêtres. Un autel en verre de l'artiste Marie-Claire Tran Van.
Un portrait peint de ma mère. Une fragrance d'Éléonore de Staël.
Peinture · Verre · Parfum
V - Trois chevaux : Elle a peint deux chevaux. Le tableau a disparu. Je peins le troisième — celui qui manquait.
Peinture sur soie grand format · Poésie · Parfum
VI - La cithare : Ma mère jouait de la cithare. Je n'ai jamais entendu sa musique. Des poèmes que j'écris — en français, en vietnamien — mis en chant et en musique par une compositrice, une traductrice, une musicienne.
Poésie · Musique · Chant
VII - Retour à la terre des ancêtres : Partir au Vietnam avec mon amie artiste et documentariste Mai Hua. Filmer les lieux où ma mère a vécu : Dalat, le Couvent des oiseaux, Saigon. Filmer ce qui reste quand quelqu'un n'est plus là.
Film documentaire
L'odeur que je n'ai jamais connue, la recomposer ; la robe de mariage que je n'ai jamais vue ni que je ne porterais jamais, la recoudre et la rebroder à ma façon ; la tombe où je me suis recueillie, y danser ; l'autel des ancêtres qui n'a jamais existé, enfin l'installer ; le tableau perdu de ma mère, le réinventer.
Cadavre exquis est une œuvre de réparation totale. Pas de consolation mais de réparation active, joyeuse, incarnée.
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Projet en cours de conception — au gré de la quête.