Immensités intime
L'or et la lumière
2004 - Présent
L'or n'est pas une couleur. C'est un état.
Il y a l'or du soleil sur l'eau, physique, aveuglant, celui qui brûle la peau et fait plisser les yeux. Il y a l'or comme valeur profonde, ce qui résiste à l'usure, ce qui demeure quand tout le reste s'est effacé. Et puis il y a l'or comme vertige, comme tentation — la cire d'Icare qui fond, la pluie de Zeus qui tombe sur Danaé, l'éclat qui attire et qui consume. Ces trois or-là ne s'excluent pas. Ils coexistent dans chaque toile, indissociables, comme la lumière et l'ombre le sont dans un ciel de fin d'été.
Cette lumière se révèle par le glacis, technique de la peinture à l'huile par excellence, consistant à superposer des couches transparentes, chacune laissant voir ce qui est en dessous, chacune modifiant imperceptiblement ce qui précède. L'or n'est pas appliqué : il est construit, couche après couche, dans la profondeur même de la matière. Il monte à la surface. C'est la même logique que les grands peintres de la lumière ont toujours suivie — Turner dissolvant la forme dans la brume lumineuse, Vermeer et Rembrandt faisant surgir leurs personnages d'un fond d'obscurité, Rothko noyant ses champs de couleur dans une vibration presque immatérielle. Dans toutes ces œuvres, la lumière ne vient pas de dehors : elle émane.
Mais cette lumière n'existe ici que par ce contre quoi elle lutte. Ce qui rend l'or si intense dans ces toiles, c'est l'outrenoir qui l'entoure — ces zones sombres, presque abyssales, qui ne sont pas l'absence de lumière mais sa condition. Sans le détroit obscur entre Scylla et Charybde, pas d'Ulysse révélé. Sans la chute, pas d'Icare transfiguré. La technique dit exactement ce que dit le mythe : la lumière surgit du contraste, la révélation de l'épreuve, l'or de ce qui a failli disparaître.
Les figures mythologiques qui traversent cette série — Ulysse drossé entre deux monstres, Icare dans son vol trop haut, Danaé recevant la pluie d'or — ne sont pas des prétextes iconographiques. Ce sont des miroirs. Des figures de l'épreuve et de ce qu'elle révèle : non pas la défaite, mais la mise à nu. Ce qu'il y a d'or en nous n'apparaît que dans l'adversité du chaos — fragile, souverain, inattendu.
La lumière ne précède pas l'épreuve. Elle en est le fruit rayonnant.
Ulysse, 2023, Huile sur toile de lin, 65 x 100 cm, 2023
Ulysses, Oil on canvas, 65 x 100 cm, 2023
Dans le Détroit,
Scylla, à babord
Funeste et sombre
Dresse sa masse ;
Charybde, à tribord
Sa gueule bée
En outrenoir ;
Tourbillons
Qui te jettent,
Fétu infortuné
Drossé
Ici et là.
Fragile
L’adversité du chaos
te révèle.
Pluie d'or, 2023, Huile sur toile de lin, 65 x 100 cm, 2023
Pluie d'or, Oil on canvas, 65 x 100 cm, 2023
Dans le Détroit,
Scylla, à babord
Funeste et sombre
Dresse sa masse ;
Charybde, à tribord
Sa gueule bée
En outrenoir ;
Tourbillons
Qui te jettent,
Fétu infortuné
Drossé
Ici et là.
Fragile
L’adversité du chaos
te révèle.
"C'est alors qu'Icare se sentit grisé par son vol audacieux,
et cessa de suivre son guide ; dans son désir d'atteindre le ciel,
il dirigea plus haut sa course. "
"Intoxicated by his daring flight,
Icarus ceased to follow his guide;
In his desire to reach the sky,
He started to fly higher."
Métamorphoses, Livre VIII, Ovide